Figures de tango / la rencontre

L’expression peut sonner étrangement, mais un célèbre tango-chanson dit presque la même chose:«Asi se baila el tango!» Ainsi se danse, oui...et à bien observer les caricatures de Hermenegildo Sábat, les planches ou les lavis de José Muñoz, les partitions de la collection de Helio Torres, on se dit que dans le dessin, la couleur, les visages, tout le tango est déjà là: insolent, nostalgique, grognon, rigolard, sensuel, nocturne ici, diurne là... flamboyant toujours.


Hermenegildo SábatJosé Muñoz

Lorsqu’il fut question de bâtir cette exposition de Saint-Just-le-Martel, l’idée même pouvait paraître incongrue. Pouvait-on montrer le tango autrement que par la palette du peintre essayant de capter la magie de la danse, le mystère intime du couple enlacé? Existait-il une expérience visuelle du tango au-delà de la captation de ces mouvements sophistiqués, de leur potentialité érotique que l’imaginaire commun tend à surévaluer?

Cette vision-là, légitime d’un point de vue esthétique, n’aurait pourtant pas rendu grâce à la musique de Buenos Aires et du Río de la Plata. Trop imparfaitement en tout cas. Limitée aux parquets du bal-tango, la très fascinante milonga, elle aurait oublié l’essentiel, l’essence même d’un genre qui justement n’est pas que danse – quoi qu’en disent parfois les danseurs – mais art de vivre, un art qui toucha en Argentine au quotidien le plus familier et qui, loin de péricliter, renaît de ses cendres, toujours plus vigoureux après chacun de ses déclins. Les modes se plaisent à le condamner, il les enterre toutes.

Les portraits de Hermenegildo Sábat, qu’ils honorent les pionniers du tango aujourd’hui disparus ou des artistes plus contemporains, nous les livrent au plus vrai de leur personnalité et de leur art. On entend le charnu du bandonéon d’Aníbal Troilo, on sent la fougue irréductible d’Astor Piazzolla dans le tranchant de la caricature, la mélancolie existentielle d’Enrique Santos Discépolo... Et les personnages de la vie de Carlos Gardel rassemblés par José Muñoz au fil de ses planches semblent s’adresser à nous du coin de la rue, à hauteur d’homme. Que cet homme-là, Gardel, fût un mythe, l’un des plus considérables de l’Argentine, ne nous le rend pas plus lointain. Au contraire.Le tango de Sábat, le Gardel de Muñoz... Il eût été dommage de ne pas les associer, il eût été encore plus dommage de ne pas faire se rencontrer aux cimaises du Centre international du dessin de presse et d’humour deux des plus grandes signatures de l’illustration argentine, un caricaturiste majeur de l’Amérique latine et l’un des dessinateurs de BD les plus diffusés à travers le monde. Il eût été stupide, surtout, de ne pas favoriser la rencontre de deux hommes pareillement habités par la musique, par une même passion du tango et du jazz cultivée depuis la jeunesse. On aime l’idée que l’alliance de leurs visions dans ces «figures de tango» soit comme une de ces rencontres musicales qu’affectionnent les jazzmen et que ne dédaignent pas les musiciens de tango, une sorte de Sábat featuring Muñoz – comme on dit au Nord –, pour quelques tangos joués au débotté, a la parrilla – comme on dit au Sud – en employant pour faire flamber la musique le même mot qui désigne la cuisson des viandes, autre arcane de la culture populaire argentine.

À ces deux visions du tango si pleines de sève, il fallait le contrepoint d’une validation par l’histoire, la preuve de son ancrage dans le quotidien autour du Río de la Plata. Les partitions de la collection de Helio Torres offrent une richesse iconographique et documentaire absolument imparable de ce point de vue. Elles aussi font très, très bonne figure..